C’est au travers des larges grilles (de programme)…

, par Michel Guillou

Le « concept » de télé-réalité fonctionne sur une confusion qui pervertit le rapport à l’actualité. Il se fonde sur une confusion totale entre réalité et fiction. Par le biais juridique du statut social et économique de l’activité des participants aux émissions de télé-réalité, un jeune avocat, Jérémie Assous, pose aux chaînes la question de cette transparence en révélant que l’activité de participant aux émissions de télé-réalité est un travail en soi parce que la « réalité » est le produit d’une mise en scène et non une réalité spontanée librement donnée et captée… S’il s’avère qu’il s’agit d’une exploitation d’un travail déguisé, nous sommes donc témoin passif d’un délit en tant que spectateur.

Serons-nous un jour poursuivis du « recel et abus d’espace de cerveau libre » qui s’invente sous nos yeux ?

Confondre la réalité et sa représentation revient à fonder son regard sur une idée erronée du langage (des langages) considéré(s) à tort comme transparent au réel. Cela s’oppose à la conception du langage, des langages, comme médiation dans notre rapport au réel, à autrui et à nous-même. L’illusion de la transparence s’oppose frontalement à la démarche critique qui fonde les objectifs de l’ambition pédagogique. Pour autant, cela ne remet pas en cause le plaisir que tout un chacun peut trouver à suivre ces aventures fictives, vendues comme réelles. Le roman, le théâtre, cinéma… ne vivent-ils pas de cette illusion eux aussi ? Oui, mais le pacte entre lecteur, spectateur et auteurs, metteurs en scènes, personnages et acteurs est librement et consciemment consenti par le fait même du rituel institué pour leur réception (la lecture, la salle de spectacle ou de cinéma). Il faudrait donc interroger dans le rituel de la réception télévisuelle ce qui diffère : est-ce le degré d’intimité, on a le même avec un livre, est-ce le rapport à l’image lui-même ou plutôt l’exposition en flux continu qui ne borne pas de rituel de réception favorisant ainsi l’adhésion, la fusion et l’engluement ? Plus avant, créer de la distance entre soi et le monde, entre soi et autrui c’est se donner une place dans le monde, c’est avoir un point de vue à la fois et pouvoir donc accéder à d’autres points de vue. C’est en conséquence accepter la perte d’une illusion d’omniscience et justifier ainsi tant de la nécessité de la communication humaine que des règles éthiques dans la façon d’échanger les informations permettant de se constituer une représentation subjective distincte de la collective visant à contribuer au plus d’objectivité possible. Sans distance au monde, à autrui et à soi il s’instaure un climat fusionnel avec un grand tout dans lequel on se sent englué et qui contraint à la violence pour, au mieux, s’en extraire, au pire, contraindre à s’enliser aussi tout ce qui menace cette dépendance toxique et extatique... De cela la télévision n’est pas la seule responsable et sans doute en est-elle autant l’instrument amplifiant que le reflet… Cette requalification des programmes soi-disant réels en divertissements mis en scène, des participants bénévoles en « acteurs » d’une mise en scène, ne doit pas pour autant rendre à terme — par la jurisprudence — toute apparition télévisuelle monnayable et remettre en cause la gratuité du témoignage dans le cas des interviews et des documentaires, sans porter atteinte gravement à la liberté d’expression et d’informer comme à leur sincérité.

Article de Télérama (juillet 2008, n° 3053)

Jérôme Lucchini.

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