Pourquoi « croit-on » à la rumeur ?

, par jsb

Une rumeur peut naître par génération quasi spontanée, du fait de l’interprétation erronée d’un fait observé ou d’une information entendue.

Mais elle peut-être aussi le fruit d’une intention, plus ou moins avouable. Dans ce cas, il s’agit d’une forme de « désinformation », de manipulation de l’opinion (on peut penser aux rumeurs de 5ème colonne - les traitres - pendant la Drôle de guerre en 1939-40)..

Dans tous les cas cependant, pour que la rumeur existe et se répande, il faut que le contexte s’y prête. En d’autres termes, il faut que l’opinion soit en quelque sorte en attente d’information. Ce n’est pas pour rien que les rumeurs les plus folles courent en période de crise grave (pendant les guerres par exemple).

Ainsi, le renouveau de cette rumeur sur les additifs est rendu possible par le climat d’insécurité alimentaire que nous connaissons en 2000-2001. Alertée sur le sujet et inquiète, l’opinion accepte d’autant plus et de façon un peu masochiste tout élément susceptible de conforter le sentiment général (c’est le : « on vous l’avait bien dit » !).

Dans notre texte, il y a ce rappel au contexte :
> > Dans la série : « on ne sait pas ce qu’on bouffe », vous ne pourrez
> > plus dire que vous n’étiez pas prevenus.

D’autre part, nous « croirons » d’autant plus à la rumeur que s’y glissent des éléments apparement « rationnels » et rassurants qui emportent notre adhésion. Mais c’est une rationalité en permanence gauchie, qui entrelace vraisemblances, approximations et inepties... A tel point que le message est brouillé et difficile à décoder par le commun des mortels.

Pour les rumeurs « orales », il est évidemment difficile de saisir clairement ces fragments de « raison ». Nous avons donc ici la chance de disposer d’un texte qu’il est possible d’analyser.

Notre texte propose :

  • une source scientifique apparemment incontestable :

    > > Ce document émane du service de chirurgie générale du Pr. Chabal et
    > > est distribué par l’HOPITAL de Villejuif, Centre nationnal (sic) de la
    > > Recherche en Cancérologie.

    Il faut être un spécialiste pour savoir que, s’il existe bien à Villejuif un centre de recherche et de soin sur le cancer, il ne s’agit pas de l’Hôpital de Villejuif. Et que d’autre part, la question des additifs alimentaires a peu de chances d’être traitée par un service de chirurgie générale.

    Ici joue fortement le poids de l’autorité scientifique, et la crédibilité a priori importante qu’on lui accorde.

    Précisons enfin qu’il n’existe évidemment aucun professeur Chabal à l’Institut Gustave Roussy !

  • une astuce rhétorique :

    (Vous pourrez vérifier)

    Cette proposition nous conduit à penser que les informations sont exactes puisqu’il est, a priori, possible de les vérifier. On ne vérifie naturellement jamais. Sinon...

  • une typologie pseudo-scientifique

    > > SUSPECTS, Etudes en cours :E 123 - 131 - 141 - 124 - 150 - 153 - 171 -
    (...)
    > > INOFFENSIFS :
    > > E 100 - 101 - 103 - 104 - 109 - 111 - 121 - 122 - 132 - 140 - 151 - 160

    Cette typologie, ces « études en cours »... sont autant de références à des méthodologies scientifiques ou du moins identifiées comme telles par le public, qui laissent penser que le document est effectivement la synthèse d’un travail de recherche authentique et approfondi.

  • un vocabulaire médical qui renforce le sentiment d’authenticité :

    > > SYMPTOMES(pour diagnostics) :
    > > Derme (peau) : E 220 - 231 - 232 - 233.
    > > Calculs Rénaux : E 447.
    > > Accidents Vasculaires : E 230 - 251 - 252 (Dans les charcuteries).
    > > Cholestérol : E 320 - 321.
    > > Sensibilité Cutanée E 311 - 312

  • une dramatisation inquiétante :

    > > TOXIQUES CANCERIGENES :
    (...)
    > > LE PLUS DANGEREUX :
    > > SUSPECTS,
    (...)
    > > Produits Toxiques Dangereux : E 102 - 110 - 120 - 124 - 127.
    (...)
    > > Cancer : E 131 - 142 - 210 - 212 - 213 - 214 (mais là, c’est que c’est
    > > deja trop tard).

    Parce que la menace est grave, notre vigilance diminue... Qu’on me pardonne une référence un peu énorme, mais significative, à ce sujet : « Un mensonge colossal porte en lui une force qui éloigne le doute. Les foules se laissent plus facilement impressionner par les gros mensonges que par les petits. » Hitler, Mein Kampf.

  • la révélation d’un complot !

    > > Tous les additifs ci-après sont actuellement autorisés en France, mais
    > > doivent être mentionnés sur l’emballage.
    (...)
    >> (...) le Schweppes citron,
    > > certains apéritifs, BANGA,CANADA DRY, certaines Limonades, Moutarde
    > > Amora, Crème de fromage « La Vache Qui Rit » ...

    Ce genre de rumeurs s’appuie sur des ressorts psychologiques finalement assez subtils. Ici de quoi s’agit-il ? De produits familiers et quotidiens qui se révèlent porteurs de danger, voire de mort. Il y a là une dimension souvent exploitée par le récit fantastique : derrière une apparence des plus anodine, les objets familiers recèlent soudain des dangers insoupçonnés et, observés sous un certain angle, se métamorphosent en créatures diaboliques !

    C’est le début de la paranoïa : il convient de se méfier de tout et de tout le monde : se souvenir du slogan : « les murs ont des oreilles » pendant la guerre. Avez-vous réfléchi au fait que même votre voisin de palier est peut-être différent de ce qu’il paraît être... ?

    Par ailleurs, la rumeur joue, dans un registre proche, avec la théorie du complot : il existe des causes cachées, des faits sciemment dissimulés... « La vérité est ailleurs »... Les fameux additifs sont « actuellement autorisés » : ce qui prouve bien, au vu des arguments scientifiques du texte, que les autorités nous cachent quelque chose !

    On est en plein irrationnel. Mais c’est à cet irrationnel que fait appel la rumeur !

Dans certains textes, on trouvera aussi :

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